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RIO BAILE FUNK !

Les MC´s chantent la guerre entre gangs ou leurs hauts faits d’arme contre la police, enchaînent sans transition sur la gloire de Jésus, juste avant de passer à la “Putaria” – beaucoup de sexe et toutes ses transgressions explicitées : le baile funk de favela, c’est l’expression de liberté de parole absolue.

Un peuple de travailleurs opprimés, le Rio de Janeiro qui survit au salaire minimum (environ 200 euros/mois) ou de programmes sociaux, renverse à chaque baile l’échelle des valeurs au rythme sismique des basses émises par les murs d’enceintes géantes du baile – les « Equipes de Som ». 
Le “baile funk” de favela est tout en discipline, respect de l’autre, fille ou garçon, danseur ou junkie. Moment de fierté, de créations chorégraphiques collectives. Aucun garçon ne s’approchera trop d’une fille à moins d’y être invité, et pas seulement par crainte de heurter le sens de la propriété d’un chef de gang local. Les paroles ultra sexuelles du baile de favela, tranchent avec l’absence totale de vulgarité, la beauté des gestes, des pas, l’harmonie collective, même quand ce sont les bandits qui défilent l’arme au poing, tout sourire, rafales d’armes automatiques vers le ciel pour scander en écho les effets du DJ !

Mais le baile funk a bien d’autres espaces dans la ville, comme ces écoles de Samba qui les accueillent hors saison de carnaval ou bien ces clubs et associations sportives traditionnels dans tous les quartiers de Rio. Ici, la police guette les excès des textes des raps. Les bailes ont souffert des vagues de répression durant les 15 dernières années et se doivent de respecter des limites pour ne pas être interdits : les raps les plus appréciés sont exécutés dans leurs versions purgées des appels trop guerriers, ou trop sexuels. Les MC´s (Master of Ceremony, les brésiliens ont adopté les titres du HipHop), comme Mister Catra, « godfather » adulé du Funk Carioca, avec plus de 300 compositions à son actif, enregistrent souvent deux versions de chaque nouvelle musique.
A cette limite de la liberté de parole des beaux quartiers, répond paradoxalement une plus grande liberté de mœurs, de drague, d’abordage des garçons et filles, des tentatives de baisers, de mains passées dans les cheveux ou gestes plus risqués.
Dans les Bailes de club, les enjeux sont autres, ce n’est pas seulement l’affirmation d’une identité, mais la rencontre : les bailes sont les lieux uniques d´une constante mixité sociale, d’échange de nouveaux pas de danse, de rites d’amitiés, de possessions de territoires.
Dans les studios minuscules des DJs des favelas, un vieux PC, un micro, parfois une batterie MPC – suffisent pour produire les succès retentissants diffusés dans toute la ville, puis dans tout le pays.

Pour une génération d’adolescents cariocas de la Zona Sul, aller au Baile Funk c’est se confronter aux forces vives de la ville, au son qui irrigue ses centaines de favelas et cités périphériques, abolir pour un temps les différences.
Dans l´état de Rio, 300 à 500 Bailes ont lieu par semaine, rassemblant de 500 à 10000 funkeiros chacun.
Au delà du plaisir, l’appel des tambours électroniques du “Baile” se transforme en nécessité impérieuse, comme l’exercice d’un droit culturel ou civil, contrarié par toutes les interdictions, persécutions, campagnes de presse et violences policières qui accablent le mouvement Funk carioca depuis ses origines. La récente politique d’occupation armée (Unités de Police Pacificatrice) des favelas des quartiers riches de Rio a fait disparaître de la carte certains des plus beaux Bailes Funk. En interdisant aux habitants des favelas d’écouteur leur musique, le gouvernement de l’état de Rio est en train de perdre une opportunité historique : permettre et protéger la performance positive du Baile, sans la présence intimidante des armes et de la drogue. Un baile qui reviendrait à son essence originelle, d’avant qu’il ne se réfugie justement dans les favelas, quand il fut pourchassé et exclut des clubs de la ville, à la fin des années 90.

En regardant les images accumulées depuis 2005 au cours de centaines de nuits blanches, je sens la nécessité impérieuse de les partager, de les restituer sur une carte subjective d’un parcours fragmenté, dressant en filigrane le portrait d’une jeunesse carioca contemporaine, à laquelle je dois le désir sans cesse renouvelé de photographier.

Vincent Rosenblatt

PS : Pour un usage éditorial des images, c’est ici.

Contact : vincent(a)agenciaolhares.com

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